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MERCREDI 18 MAI

ROSA FIGUEROLA SE LEVA A 5 HEURES le mercredi et fit un tour de jogging assez court avant de se doucher et de s’habiller d’un jean noir, d’un débardeur blanc et d’une veste légère en lin gris. Elle prépara des sandwiches et du café dans un thermos. Elle mit aussi un baudrier et sortit son Sig Sauer de l’armoire aux armes. Peu après 6 heures, elle démarra sa Saab 9-5 blanche et se rendit dans Vittangigatan à Vällingby.

Göran Mårtensson habitait au deuxième et dernier étage d’un petit immeuble de banlieue. Au cours du mardi, elle avait sorti tout ce qu’elle pouvait trouver sur lui dans les archives publiques. Il était célibataire, ce qui n’empêchait pas qu’il puisse vivre avec quelqu’un. Il n’y avait rien sur lui à la perception, il n’avait pas de fortune et son train de vie ne semblait en rien extravagant. Il était rarement en arrêt maladie.

Le seul point qui pouvait sembler remarquable était qu’il avait des permis pour seize armes à feu. Trois étant des fusils de chasse, tandis que les autres étaient des pistolets de différents types. Tant qu’il avait les permis pour, ce n’était certes pas un crime, mais Rosa Figuerola nourrissait une méfiance bien fondée contre les gens qui accumulaient de grandes quantités d’armes.

La Volvo avec les plaques d’immatriculation commençant par K A B était stationnée dans le parking à environ quarante mètres de la place où Rosa Figuerola se gara. Elle se versa une demi-tasse de café noir dans un gobelet en carton et mangea un sandwich salade-fromage. Ensuite elle pela une orange et suça longuement chaque quartier.

 

 

LORS DE LA VISITE DU MATIN, Lisbeth Salander n’était pas en forme, elle avait un terrible mal de tête. Elle demanda un Alvedon qu’on lui donna sans discuter.

Une heure plus tard, le mal de tête avait empiré. Elle sonna l’infirmière et demanda un autre Alvedon, qui ne lui fit aucun effet. Vers midi, Lisbeth avait tellement mal à la tête que l’infirmière appela le Dr Endrin, qui après un bref examen lui prescrivit des antalgiques puissants.

Lisbeth fit passer les comprimés sous sa langue et les cracha dès qu’elle fut seule. Vers 14 heures, elle commença à vomir. Les vomissements reprirent vers 15 heures.

Vers 16 heures, le Dr Anders Jonasson arriva dans le service peu avant que le Dr Helena Endrin parte pour la journée. Ils se consultèrent un court moment.

— Elle a des nausées et un fort mal de tête. Je lui ai donné du Dexofen. Je ne comprends pas très bien ce qui lui arrive… Elle avait tellement bien évolué ces derniers temps. Ça pourrait être une sorte de grippe…

— Elle a de la fièvre ? demanda le Dr Jonasson.

— Non, seulement 37,2 il y a une heure. La tension est normale.

— OK. Je garderai un œil sur elle cette nuit.

— Le hic, c’est que je pars en vacances pendant trois semaines, dit Endrin. Ça va être à toi ou à Svantesson de vous charger d’elle. Mais Svantesson ne l’a pas trop suivie…

— OK. Je m’inscris comme son médecin principal pendant ton absence.

— Super. S’il y a une crise et que tu as besoin d’aide, n’hésite pas à m’appeler.

Ils allèrent voir Lisbeth ensemble. Elle était au lit, la couverture tirée jusqu’au bout du nez, et elle avait l’air misérable. Anders Jonasson mit sa main sur son front et constata qu’il était humide.

— Je crois qu’il va falloir t’examiner un peu.

Il remercia le Dr Endrin et lui dit bonsoir.

Vers 17 heures, le Dr Jonasson découvrit que la température de Lisbeth était rapidement passée à 37,8 degrés, qui furent notés dans son dossier. Il passa la voir trois fois au cours de la soirée et nota dans son dossier que la température restait stable autour de 38 degrés – trop élevée pour être normale et trop basse pour constituer un véritable problème. Vers 20 heures, il ordonna une radio du crâne.

Quand il reçut les radios, il les examina minutieusement. Il n’arrivait pas à détecter quoi que ce soit de remarquable, mais constata qu’il y avait une partie plus sombre à peine perceptible immédiatement autour du trou d’entrée de la balle. Il fit une remarque soigneusement formulée et n’engageant à rien dans son dossier :

« Les radios ne permettent aucune conclusion définitive mais l’état de la patiente a manifestement empiré au cours de la journée. Il n’est pas à exclure qu’une petite hémorragie se soit déclarée, non visible sur les radios. La patiente doit rester au repos et sous une stricte surveillance pour les jours avenir. »

 

 

ERIKA BERGER TROUVA VINGT-TROIS MAILS en arrivant à SMP à 6 h 30 le mercredi.

L’un de ces mails avait pour expéditeur redaktion-sr@sverigesradio.com. Le texte était court. Il ne contenait que deux mots.

[SALE PUTE]

Elle soupira et s’apprêta à supprimer le mail. Au dernier moment, elle changea d’avis. Elle remonta dans la liste des mails reçus et ouvrit celui qui était arrivé deux jours auparavant. L’expéditeur s’appelait centralred@smpost se. Hmm. Deux mails avec les mots « sale pute » et de faux expéditeurs du monde des médias. Elle créa un nouveau dossier qu’elle baptisa [DÉTRAQUÉDESMÉDIAS] et y rangea les deux mails. Ensuite elle s’attaqua au menu des actualités du matin.

 

 

GÖRAN MÅRTENSSON QUITTA SON DOMICILE à 7 h 40. Il monta dans sa Volvo et se dirigea vers le centre-ville, puis bifurqua par Stora Essingen et Gröndal vers Södermalm. Il prit Hornsgatan et arriva dans Bellmansgatan via Brännkyrkagatan. Il tourna à gauche dans Tavastgatan au niveau du pub Bishop’s Arms et se gara juste au coin.

Rosa Figuerola eut un pot monstre. Au moment même où elle arrivait devant le Bishop’s Arms, une fourgonnette partit et lui laissa une place pour se garer dans Bellmansgatan. Elle avait le capot pile au carrefour de Bellmansgatan et Tavastgatan. De sa place surélevée devant le Bishop’s Arms, elle avait une vue remarquable. Elle voyait un petit bout de la vitre arrière de la Volvo de Mårtensson dans Tavastgatan. Juste devant elle, dans la pente raide qui descendait vers Pryssgränd, se trouvait le numéro 1 de Bellmansgatan. Elle voyait la façade de côté et ne pouvait donc pas voir la porte d’entrée proprement dite, mais dès que quelqu’un en sortait, elle pouvait le voir. Elle ne doutait pas une seconde que c’était cette adresse qui était la raison de la visite de Mårtensson dans le quartier. C’était la porte d’entrée de Mikael Blomkvist.

Rosa Figuerola constata que le secteur autour du 1, Bellmansgatan était un cauchemar à surveiller. Les seuls endroits d’où on pouvait directement observer la porte en bas dans la cuvette de Bellmansgatan étaient la promenade et la passerelle dans le haut de la rue au niveau des ascenseurs publics et de la maison Laurin. Il n’y avait pas de place pour se garer là-haut et un observateur sur la passerelle apparaîtrait nu comme une hirondelle sur un vieux fil téléphonique. L’endroit où Rosa Figuerola s’était garée était en principe le seul où elle pouvait rester dans sa voiture tout en ayant la possibilité d’observer tout le secteur. Mais c’était également un mauvais endroit puisqu’une personne attentive pouvait facilement la voir dans sa voiture.

Elle tourna la tête. Elle ne voulait pas quitter la voiture et commencer à baguenauder dans le quartier ; elle savait qu’elle se faisait très facilement remarquer. Pour son job de flic, son physique n’était pas un atout.

Mikael Blomkvist sortit de son immeuble à 9 h 10. Rosa Figuerola nota l’heure. Elle vit son regard balayer la passerelle qui enjambait le haut de Bellmansgatan. Il commença à monter la pente droit sur elle.

Rosa Figuerola ouvrit la boîte à gants et déplia un plan de Stockholm qu’elle plaça sur le siège passager. Puis elle ouvrit un carnet, sortit un stylo de sa poche, prit son téléphone portable et fit semblant de parler. Elle gardait la tête baissée de sorte que sa main tenant le téléphone cachait une partie de son visage.

Elle vit Mikael Blomkvist jeter un bref regard dans Tavastgatan. Il savait qu’on le surveillait et il avait forcément vu la voiture de Mårtensson, mais il continua à marcher sans manifester d’intérêt pour la voiture. Il agit calmement et froidement. D’autres auraient arraché la portière et se seraient mis à tabasser le chauffeur.

L’instant d’après, il passa devant sa voiture. Rosa Figuerola était très occupée à trouver une adresse sur le plan de Stockholm tout en parlant dans son portable, mais elle sentit que Mikael Blomkvist la regardait au passage. Se méfie de tout ce qu’il voit. Elle vit son dos dans le rétroviseur du côté passager quand il poursuivit son chemin vers Hornsgatan. Elle l’avait vu quelquefois à la télé mais c’était la première fois qu’elle le voyait en vrai. Il portait un jean, un tee-shirt et une veste grise. Il avait une sacoche à l’épaule et marchait d’un grand pas nonchalant. Plutôt bel homme, le mec.

Göran Mårtensson apparut au coin du Bishop’s Arms et suivit Mikael Blomkvist du regard. Il avait un sac de sport assez volumineux sur l’épaule et était en train de terminer une conversation sur son portable. Rosa Figuerola s’attendait à ce qu’il suive Mikael Blomkvist, mais à sa surprise il traversa la rue droit devant sa voiture et tourna à gauche pour descendre la pente en direction de l’immeuble de Mikael Blomkvist. La seconde d’après, un homme en bleu de travail dépassa la voiture de Rosa Figuerola et emboîta le pas de Mårtensson. Tiens donc, d’où tu viens, toi ?

Ils s’arrêtèrent devant la porte de l’immeuble de Mikael Blomkvist. Mårtensson pianota le code et ils disparurent dans la cage d’escalier. Ils ont l’intention d’inspecter l’appartement. La fête des amateurs. Il se croit tout permis, celui-là.

Ensuite, Rosa Figuerola leva le regard vers le rétroviseur et sursauta en voyant soudain Mikael Blomkvist de nouveau. Il était revenu et se tenait à environ dix mètres derrière elle, suffisamment près pour pouvoir suivre des yeux Mårtensson et son acolyte depuis la bosse de la rue surplombant le numéro 1. Elle observa son visage. Il ne la regardait pas. Par contre, il avait vu Göran Mårtensson disparaître par la porte. Un bref instant plus tard, Blomkvist tourna les talons et continua à marcher en direction de Hornsgatan.

Rosa Figuerola resta immobile pendant trente secondes. Il sait qu’il est suivi. Il surveille ce qui se passe autour de lui. Mais pourquoi est-ce qu’il ne fait rien ? Quelqu’un de normal aurait remué terre et ciel… il a quelque chose en tête.

 

 

MIKAEL BLOMKVIST RACCROCHA et contempla pensivement le bloc-notes sur son bureau. Le service des Mines venait de lui apprendre que la voiture conduite par une femme blonde qu’il avait remarquée en haut de Bellmansgatan appartenait à une Rosa Figuerola, née en 1969 et domiciliée dans Pontonjärgatan sur Kungsholmen. Comme c’était une femme qu’il avait vue dans la voiture, Mikael supposa qu’il s’agissait de Figuerola en personne.

Elle avait parlé dans son portable et consulté un plan de la ville déplié sur le siège du passager. Mikael n’avait aucune raison de supposer qu’elle ait quoi que ce soit à faire avec le club Zalachenko, mais il enregistrait tout événement inhabituel dans son entourage et surtout à proximité de son domicile.

Il éleva la voix et appela Lottie Karim.

— C’est qui, cette nana ? Trouve-moi sa photo d’identité, où elle travaille et tout ce que tu peux sortir sur son passé.

— Oui patron, dit Lottie Karim avant de retourner à son bureau.

 

 

LE DIRECTEUR FINANCIER DE SMP, Christer Sellberg, eut l’air carrément abasourdi. Il repoussa la feuille A4 avec neuf points brefs qu’Erika Berger avait présentés à la réunion hebdomadaire de la commission du budget. Le chef du budget Ulf Flodin avait l’air soucieux. Borgsjö, le président du CA, avait son air neutre habituel.

— C’est impossible, constata Sellberg avec un sourire poli.

— Pourquoi ? demanda Erika Berger.

— Le CA ne va jamais l’accepter. Ça va à l’encontre de tout bon sens.

— Reprenons dès le début, proposa Erika Berger. Je suis recrutée pour rendre SMP à nouveau rentable. Pour y arriver, il faut que j’aie de quoi travailler. N’est-ce pas ?

— Oui, mais…

— Je ne peux pas sortir comme par magie le contenu d’un quotidien en faisant des vœux enfermée dans la cage en verre.

— Vous ne connaissez rien aux réalités économiques.

— Possible. Mais je sais comment on fait un journal. Et la réalité est telle que ces quinze dernières années, l’ensemble du personnel de SMP a diminué de cent dix-huit personnes. Je veux bien que la moitié soient des graphistes qui ont été remplacés par les progrès techniques, etc., mais le nombre de journalistes producteurs de texte a diminué de quarante-huit personnes au cours de cette période.

— Il s’agissait de coupes nécessaires. Si on ne les avait pas faites, le journal aurait cessé d’exister depuis longtemps.

— Attendons de voir ce qui est nécessaire et pas nécessaire. Ces trois dernières années, dix-huit postes de journalistes ont disparu. De plus, la situation actuelle est que neuf postes sont vacants et partiellement couverts par des pigistes. La rubrique Sports est en gros déficit de personnel. Il devrait y avoir neuf employés et, pendant plus d’un an, deux postes sont restés non pourvus.

— Il s’agit d’économiser de l’argent. C’est aussi simple que ça.

— Trois postes ne sont pas pourvus à la Culture. Il manque un poste à la rubrique Economie. La rubrique Droit n’existe pas dans la pratique mais… nous y avons un chef de rédaction qui va chercher des journalistes aux Faits divers pour chaque mission. Et j’en passe et des meilleures. SMP n’a fait aucune couverture journalistique des administrations et des autorités digne de ce nom depuis au moins huit ans. Pour ça, nous dépendons entièrement des free-lances et des infos données par TT… et comme vous le savez, TT a démantelé sa rubrique Administration il y a des lustres. Autrement dit, il n’y a pas une seule rédaction en Suède qui soit en mesure d’observer les administrations et les autorités de l’Etat.

— La presse écrite se trouve dans une situation délicate…

— La réalité est que soit SMP plie immédiatement boutique, soit la direction prend la décision de passer à l’offensive. Nous avons aujourd’hui moins d’employés qui produisent plus de texte chaque jour. Les textes sont médiocres, superficiels et ils manquent de crédibilité. Conséquence : les gens cessent de lire SMP.

— Vous ne semblez pas comprendre…

— J’en ai marre de vous entendre dire que je ne comprends pas. Je ne suis pas une collégienne en stage venue ici pour s’amuser.

— Mais votre proposition est insensée.

— Ah bon, pourquoi ?

— Vous proposez que le journal n’engendre pas de recettes.

— Dites-moi, Sellberg, au cours de cette année, vous allez distribuer une grosse somme d’argent en dividendes aux vingt-trois actionnaires du journal. A cela il faut ajouter des bonus délirants, qui vont coûter près de 10 millions de couronnes à SMP, accordés à neuf personnes qui siègent au CA du journal. Vous vous êtes accordé un bonus de 400.000 couronnes pour vous récompenser d’avoir administré les licenciements à SMP. On est certes loin des bonus que certains directeurs se sont octroyés à Skandia, mais à mes yeux vous ne valez pas un centime. On est censé verser un bonus quand quelqu’un a fait quelque chose qui a renforcé SMP. En réalité, vos licenciements ont affaibli SMP et creusé davantage le trou.

— C’est très injuste, ce que vous dites là. Le CA a ratifié toutes les mesures que j’ai prises.

— Le CA a ratifié vos mesures parce que vous avez garanti des distributions de dividendes tous les ans. C’est ça qui doit cesser ici et maintenant.

— Vous proposez donc très sérieusement que le CA décide de supprimer toutes les distributions de dividendes et tous les bonus. Comment pouvez-vous imaginer que les actionnaires vont accepter ça ?

— Je propose un système de gain zéro pour cette année. Ça signifierait une économie de près de 21 millions de couronnes et la possibilité de fortement renforcer le personnel et l’économie de SMP. Je propose aussi des baisses de salaires pour les directeurs. On m’octroie un salaire mensuel de 88.000 couronnes, ce qui est de la folie pure pour un journal qui n’est même pas en mesure de pourvoir les postes à la rubrique Sports.

— Vous voulez donc baisser votre propre salaire ? C’est une sorte de communisme des salaires que vous préconisez ?

— Ne dites pas de conneries. Vous touchez 112.000 couronnes par mois, en comptant votre bonus annuel. C’est dément. Si le journal était stable et que les profits étaient dingues, vous pourriez vous octroyer tous les bonus que vous voulez. Mais l’heure n’est pas à l’augmentation, cette année. Je propose de diviser par deux tous les salaires des directeurs.

— Ce que vous ne comprenez pas, c’est que nos actionnaires sont actionnaires parce qu’ils veulent gagner de l’argent. Ça s’appelle du capitalisme. Si vous proposez qu’ils perdent de l’argent, ils ne voudront plus être actionnaires.

— Je ne propose pas qu’ils perdent de l’argent, mais on peut très bien en arriver là aussi. Etre propriétaire implique une responsabilité. Vous venez de le dire vous-même, ici c’est le capitalisme qui prévaut. Les propriétaires de SMP veulent faire du profit. Mais les règles sont telles que c’est le marché qui décide s’il y aura profit ou perte. Selon votre raisonnement, vous voudriez que les règles du capitalisme soient valables de façon sélective pour les employés de SMP, mais que les actionnaires et vous-même, vous soyez des exceptions.

Sellberg soupira et leva les yeux au ciel. Désemparé, il chercha Borgsjö du regard. Borgsjö étudia pensivement le programme en neuf points d’Erika Berger.

 

 

ROSA FIGUEROLA ATTENDIT quarante-neuf minutes avant que Göran Mårtensson et l’inconnu sortent de l’immeuble de Bellmansgatan. Quand ils se mirent à grimper la côte dans sa direction, elle leva son Nikon avec le téléobjectif de 300 millimètres et prit deux photos. Elle remit l’appareil photo dans la boîte à gants et commença à s’affairer de nouveau avec son plan de Stockholm, lorsqu’elle jeta un regard vers les ascenseurs publics. Elle n’en crut pas ses yeux. En haut de Bellmansgatan, juste à côté des portes de l’ascenseur, une femme brune était en train de filmer Mårtensson et son acolyte avec une caméra numérique. Merde alors… c’est quoi, ce bordel ? Un congrès d’espionnage dans Bellmansgatan ?

Mårtensson et l’inconnu se séparèrent en haut de la rue sans se parler. Mårtensson alla rejoindre sa voiture dans Tavastgatan. Il démarra le moteur, quitta le trottoir et disparut du champ de vision de Rosa Figuerola.

Elle déplaça son regard vers le rétroviseur où elle vit le dos de l’homme en bleu de travail. Elle leva les yeux et vit que la femme avec la caméra avait fini de filmer et arrivait dans sa direction devant la maison Laurin.

Pile ou face ? Elle savait déjà qui était Göran Mårtensson et quelle était sa profession. Aussi bien l’homme en bleu de travail que la femme avec la caméra étaient des cartes inconnues. Mais si elle quittait sa voiture, elle risquait de se faire voir par la femme avec la caméra.

Elle ne bougea pas. Dans le rétroviseur, elle vit l’homme en bleu de travail tourner dans Brännkyrkagatan. Elle attendit que la femme avec la caméra arrive au carrefour devant elle. Pourtant, au lieu de suivre l’homme en bleu de travail, la femme tourna à cent quatre-vingts degrés et descendit vers le 1, Bellmansgatan. Rosa Figuerola vit une femme d’environ trente-cinq ans. Elle avait des cheveux châtains coupés court et portait un jean sombre et une veste noire. Dès que celle-ci eut un peu progressé dans la descente, Rosa Figuerola ouvrit précipitamment la portière de sa voiture et courut vers Brännkyrkagatan. Elle n’arrivait pas à voir l’homme en bleu de travail. L’instant d’après, une fourgonnette Toyota quitta le trottoir. Rosa Figuerola vit l’homme de trois quarts et mémorisa le numéro d’immatriculation. Et même si elle loupait le numéro, elle réussirait à le retrouver. Les côtés de la fourgonnette faisaient de la pub pour Clés et Serrures Lars Faulsson, avec un numéro de téléphone.

Elle n’essaya pas de courir rejoindre sa voiture pour suivre la Toyota. Elle y retourna calmement et arriva sur la butte juste à temps pour voir la femme avec la caméra disparaître dans l’immeuble de Mikael Blomkvist.

Elle remonta dans sa voiture et nota dans son calepin le numéro d’immatriculation et le numéro de téléphone de Clés et Serrures Lars Faulsson. Ensuite elle se gratta la tête. Ça en faisait, un trafic mystérieux autour de l’adresse de Mikael Blomkvist ! Elle leva le regard et vit le toit de l’immeuble au 1, Bellmansgatan. Elle savait que Blomkvist avait un appartement sous les combles, mais en vérifiant les plans des services municipaux, elle avait constaté que celui-ci était situé de l’autre côté de l’immeuble, avec des fenêtres donnant sur le bassin de Riddarfjärden et la vieille ville. Une adresse chic dans un vieux quartier historique. Elle se demanda s’il se la jouait frimeur.

Elle attendit pendant neuf minutes avant que la femme à la caméra sorte de l’immeuble. Au lieu de remonter la pente vers Tavastgatan, la femme continua dans la descente et tourna à droite au coin de Pryssgränd. Hmm. Si elle avait une voiture garée en bas dans Pryssgränd, Rosa Figuerola serait irrémédiablement larguée. Mais si elle était à pied, elle n’avait qu’une sortie de la cuvette – remonter dans Brännkyrkagatan par Pustegränd plus près de Slussen.

Rosa Figuerola quitta sa voiture et partit du côté de Slussen dans Brännkyrkagatan. Elle était presque arrivée à Pustegränd lorsque la femme à la caméra surgit en face d’elle. Bingo ! Elle la suivit devant le Hilton, sur la place de Södermalm, devant le musée de la Ville à Slussen. La femme marchait d’un pas rapide et résolu sans regarder autour d’elle. Rosa Figuerola lui donna environ trente mètres d’avance. Elle disparut dans l’entrée du métro à Slussen et Rosa Figuerola rallongea le pas, mais s’arrêta en voyant la femme se diriger vers le Point-Presse au lieu de passer les tourniquets.

Rosa Figuerola observa la femme qui faisait la queue. Elle mesurait environ un mètre soixante-dix et avait l’air plutôt sportive avec ses chaussures de jogging. En la voyant là, les deux pieds solidement plantés devant le kiosque à journaux, Rosa Figuerola eut tout à coup le sentiment que c’était un flic. La femme acheta quelque chose qui devait être une boîte de pastilles avant de retourner sur la place de Södermalm et de prendre à droite par Katarinavägen.

Rosa Figuerola la suivit. Elle était relativement sûre que la femme ne l’avait pas remarquée. Elle disparut au coin au-dessus du McDonald’s, Rosa Figuerola sur ses talons à environ quarante mètres.

En tournant au coin, elle ne vit plus aucune trace de la femme. Rosa Figuerola s’arrêta, surprise. Merde ! Elle passa lentement devant les portes. Puis son regard tomba sur un panneau. Milton Security.

Rosa Figuerola hocha la tête et retourna à pied à Bellmansgatan.

Elle conduisit jusqu’à Götgatan où se trouvait la rédaction de Millenium et passa la demi-heure suivante à sillonner les rues autour de la rédaction. Elle ne vit pas la voiture de Mårtensson. Vers midi, elle retourna à l’hôtel de police sur Kungsholmen et alla soulever de la ferraille dans la salle de sport pendant une heure.

 

 

— ON A UN PROBLÈME, dit Henry Cortez.

Malou Eriksson et Mikael Blomkvist levèrent les yeux du manuscrit du futur bouquin sur Zalachenko. Il était 13 h 30.

— Assieds-toi, dit Malou.

— Il s’agit de Vitavara SA, l’entreprise donc qui fabrique des cuvettes de chiottes au Vietnam qu’ils vendent à 1.700 balles pièce.

— Hm. Et c’est quoi, le problème ? demanda Mikael.

— Vitavara SA est entièrement détenue par une société mère, SveaBygg SA.

— Aha. C’est une assez grosse boîte.

— Oui. Le président du CA s’appelle Magnus Borgsjö, c’est un pro des CA. Il est entre autres président du CA de Svenska Morgon-Posten et il détient près de dix pour cent du journal.

Mikael jeta un regard acéré sur Henry Cortez.

— Tu es sûr ?

— Oui. Le chef d’Erika Berger est un putain d’enfoiré qui exploite des enfants au Vietnam.

— Glups ! dit Malou Eriksson.

 

 

LE SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Peter Fredriksson avait l’air mal à l’aise quand il frappa doucement à la porte de la cage en verre d’Erika Berger vers 14 heures.

— Oui ?

— Ben, c’est un peu délicat. Mais quelqu’un ici à la rédaction a reçu un mail de toi.

— De moi ?

— Oui. Soupir.

— C’est quoi ?

Il lui donna quelques feuilles A4 avec des mails qui avaient été adressés à Eva Carlsson, une remplaçante de vingt-six ans à la Culture. L’expéditeur selon l’en-tête était erika berger@smpost se.

[Mon Eva adorée. J’ai envie de te caresser et d’embrasser tes seins. Je brûle d’excitation et j’ai du mal à me dominer. Je te supplie de répondre à mes sentiments. Est-ce qu’on peut se voir ? Erika.]

Eva Carlsson n’avait pas répondu à cette entrée en matière, ce qui avait eu pour résultat deux autres mails les jours suivants.

[Eva ma chérie adorée. Je te supplie de ne pas me repousser. Je suis folle de désir. Je te veux nue. Je te veux à tout prix. Tu seras bien avec moi. Tu ne le regretteras jamais. Je vais embrasser chaque centimètre de ta peau nue, tes seins magnifiques et ta douce grotte. Erika.]

[Eva. Pourquoi tu ne réponds pas ? N’aie pas peur de moi. Ne me repousse pas. Tu n’es pas une sainte nitouche. Tu sais de quoi je parle. Je veux faire l’amour avec toi et tu seras richement récompensée. Si tu es gentille avec moi, je serai gentille avec toi. Tu as demandé qu’on prolonge ton remplacement. Il est dans mon pouvoir de le faire et même de le transformer en un poste fixe. Retrouve-moi à 21 heures à ma voiture dans le garage. Ton Erika.]

— Ah bon, dit Erika Berger. Et maintenant elle se demande si je suis réellement celle qui lui envoie des propositions salaces.

— Pas exactement… je veux dire… euh.

— Peter, ne parle pas dans ta barbe.

— Elle a peut-être cru à moitié au premier mail, ou en tout cas elle a été assez surprise. Mais ensuite elle a compris que : était complètement dingue et pas du tout ton style et alors…

— Alors ?

— Eh bien, elle trouve que c’est gênant et elle ne sait pas trop comment faire. Il faut dire que tu l’impressionnes pas mal et elle t’aime bien… comme chef, je veux dire. Alors elle est venue me demander conseil.

— Je vois. Et qu’est-ce que tu lui as dit ?

— J’ai dit que c’est quelqu’un qui a trafiqué ton adresse pour la harceler. Ou vous harceler toutes les deux. Et puis je lui ai promis de t’en parler.

— Merci. Est-ce que tu peux lui dire de passer me voir dans dix minutes ? Erika utilisa ce temps à écrire un mail bien à elle.

[Je me vois dans l’obligation de vous informer tous qu’une de nos collègues ici a reçu des courriers électroniques émanant apparemment de moi. Ces mails contiennent des allusions sexuelles extrêmement grossières. Pour ma part, j’ai reçu des messages au contenu vulgaire d’un expéditeur qui se dit « centralred » à SMP. Une telle adresse n’existe pas à SMP, comme vous le savez.

J’ai consulté le directeur technique et il m’a affirmé qu’il est très facile de fabriquer une fausse adresse d’expéditeur. Je ne sais pas comment on fait, mais il existe apparemment des sites Internet qui offrent ces services. Je dois en tirer la triste conclusion qu’il y a un malade parmi nous qui se plaît à ce genre de choses.

J’aimerais savoir si d’autres employés ont reçu des mails bizarres. Dans ce cas, je voudrais qu’ils prennent contact immédiatement avec le secrétaire de rédaction Peter Fredriksson. Si cette ignominie continue, nous devons envisager de porter plainte à la police.

Erika Berger, rédactrice en chef.]

Elle imprima une copie du mail et cliqua ensuite sur Envoyer pour que le message parvienne à tous les employés de SMP. Au même moment, Eva Carlsson frappa à la porte.

— Bonjour, assieds-toi, dit Erika. On m’a dit que tu as reçu des mails de ma part.

— Bof, je n’ai pas pensé une seconde que ça pouvait venir de toi.

— Au moment où tu entrais ici, tu as en tout cas reçu un mail de moi. Un mail que j’ai réellement écrit moi-même et que j’ai envoyé à tous les employés.

Elle tendit à Eva Carlsson la copie imprimée.

— OK. Je comprends, dit Eva Carlsson.

— Je regrette que quelqu’un t’ait prise pour cible dans cette campagne déplaisante.

— Tu n’es pour rien dans ce qu’un cinglé peut inventer.

— Je voudrais juste m’assurer que tu ne gardes pas le moindre soupçon à mon égard dans cette histoire de mails.

— Je n’ai jamais pensé que ça pouvait venir de toi.

— Parfait, merci, dit Erika et elle sourit.

 

 

ROSA FIGUEROLA PASSA L’APRÈS-MIDI à collecter des informations. Elle commença par demander une photo d’identité de Lars Faulsson pour se rendre compte qu’il était bien la personne qu’elle avait vue en compagnie de Göran Mårtensson. Ensuite elle tapa son nom dans le registre des casiers judiciaires et obtint immédiatement un résultat.

Lars Faulsson, quarante-sept ans et connu sous le surnom de Falun, avait débuté sa carrière par des vols de voitures à l’âge de dix-sept ans. Dans les années 1970 et 1980, il avait été interpellé à deux reprises et mis en examen pour cambriolage, vol aggravé et recel. Il avait été condamné une première fois à une peine de prison modérée et la deuxième fois à trois ans de prison. A cette époque, il était considéré comme un individu ayant de l’avenir dans le milieu des délinquants et il avait été interrogé comme suspect d’au moins trois autres cambriolages, dont un était le casse d’un coffre-fort assez complexe et très médiatisé dans un grand magasin à Västerås. Après avoir purgé sa peine, il s’était tenu à carreau – ou en tout cas n’avait pas commis d’infraction pour laquelle il avait été arrêté et jugé. En revanche, il s’était reconverti en serrurier – comme par hasard – et en 1987 il avait démarré sa propre affaire, Clés et Serrures Lars Faulsson, avec une adresse à Norrtull.

L’identification de la femme inconnue qui avait filmé Mårtensson et Faulsson se révéla plus simple que ce que Rosa avait imaginé. Elle appela tout simplement la réception de Milton Security et expliqua qu’elle cherchait une de leurs employées qu’elle avait rencontrée il y avait quelque temps mais dont elle avait oublié le nom. Elle pouvait cependant fournir une assez bonne description de la femme. La réception lui fit savoir que ça ressemblait à Susanne Linder et lui passa la communication. Lorsque Susanne Linder répondit au téléphone, Rosa Figuerola s’excusa en disant qu’elle avait dû faire un mauvais numéro.

Elle entra dans les registres de l’état civil et constata qu’il existait dix-huit Susanne Linder dans le département de Stockholm. Trois avaient autour de trente-cinq ans. L’une habitait à Norrtälje, l’autre à Stockholm et la troisième à Nacka. Elle demanda leurs photos et identifia immédiatement la femme qu’elle avait suivie dans la matinée comme étant la Susanne Linder domiciliée à Nacka.

Elle résuma les exercices de la journée dans un compte rendu et passa dans le bureau de Torsten Edklinth.

 

 

VERS 17 HEURES, Mikael Blomkvist referma le dossier de recherche de Henry Cortez. Christer Malm reposa le texte de Henry Cortez qu’il avait lu quatre fois. Henry Cortez était assis sur le canapé dans le bureau de Malou Eriksson et avait l’air coupable.

— Du café ? dit Malou en se levant. Elle revint avec quatre mugs et la cafetière.

Mikael soupira.

— C’est une putain de bonne histoire, dit-il. Recherche impeccable. Documentée d’un bout à l’autre. Parfaitement dramatisée avec un salopard qui escroque des Suédois en se servant du système – ce qui est absolument légal – mais qui est assez rapace et malfaisant pour faire appel à une entreprise qui exploite des enfants au Vietnam.

— Très bien écrit en plus, dit Christer Malm. Le lendemain de sa publication, Borgsjö sera persona non grata dans la vie économique suédoise. La télé va réagir à ce texte. Il se trouvera dans le même bain que des directeurs de Skandia et autres requins. Un véritable scoop de Millenium. Bien joué, Henry.

Mikael hocha la tête.

— Sauf que ce problème avec Erika, ça vient vraiment troubler la fête, dit-il.

Christer Malm hocha la tête.

— Mais pourquoi est-ce que c’est un problème ? demanda Malou. Ce n’est pas Erika qui est l’escroc. On a bien le droit de contrôler n’importe quel président de CA, même s’il se trouve être le chef d’Erika.

— C’est quand même un sacré problème, dit Mikael.

— Erika Berger n’est pas complètement partie d’ici, dit Christer Malm. Elle possède trente pour cent de Millenium et elle siège dans notre conseil d’administration. Elle est même son président jusqu’à ce qu’on puisse élire Harriet Vanger à la prochaine réunion, qui n’aura lieu qu’en août. Et Erika travaille pour SMP, elle siège elle aussi au CA et nous allons dénoncer son président.

Morne silence.

— Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ? demanda Henry Cortez. On annule ce texte ?

Mikael fixa Henry Cortez droit dans les yeux.

— Non, Henry. On ne va pas annuler le texte. Ce n’est pas notre façon de travailler ici à Millenium. Mais ça va demander pas mal de boulot ingrat. On ne peut pas simplement déverser ça sur Erika sans lui en parler avant.

Christer Malm hocha la tête et agita un doigt.

— On va mettre Erika dans un sacré pétrin. Elle aura pour choix de vendre sa part et immédiatement démissionner du CA de Millenium, ou au pire de se faire virer de SMP. Toujours est-il qu’elle va se trouver dans un terrible conflit d’intérêts. Très franchement, Henry… je suis d’accord avec Mikael qu’il faut qu’on publie l’article, mais il se peut qu’on soit obligé de le repousser d’un mois.

Mikael hocha la tête.

— Parce que nous aussi, nous sommes dans un conflit de loyauté, dit-il.

— Tu veux que je l’appelle ? demanda Christer Malm.

— Non, dit Mikael. Je l’appellerai pour fixer un rendez-vous. Style ce soir.

 

 

TORSTEN EDKLINTH ÉCOUTA attentivement Rosa Figuerola résumer le cirque autour de l’immeuble de Mikael Blomkvist au 1, Bellmansgatan. Il sentit le sol tanguer légèrement.

— Un employé de la Säpo est donc entré dans l’immeuble de Mikael Blomkvist en compagnie d’un ex-éventreur de coffres-forts reconverti en serrurier.

— C’est exact.

— A ton avis, qu’est-ce qu’ils ont fait une fois la porte franchie ?

— Je ne sais pas. Mais ils sont restés absents pendant quarante-neuf minutes. On peut évidemment supposer que Faulsson a ouvert la porte et que Mårtensson est entré dans l’appartement de Blomkvist.

— Pour y faire quoi ?

— Ça peut difficilement être juste histoire d’installer des micros d’écoute, puisque ça ne prend qu’une minute. Mårtensson a donc dû fouiller les papiers de Blomkvist ou ce qu’il peut bien garder chez lui.

— Mais Blomkvist est échaudé… ils ont déjà volé le rapport de Björck chez lui.

— C’est ça. Il sait qu’il est surveillé, et il surveille ceux qui le surveillent. Il reste de marbre.

— Comment ça ?

— Il a un plan. Il rassemble des preuves et il a l’intention de dénoncer Göran Mårtensson. C’est la seule possibilité.

— Et ensuite voilà cette femme, cette Linder, qui débarque.

— Susanne Linder, trente-quatre ans, domiciliée à Nacka. C’est une ex-flic.

— Flic ?

— Elle a fait l’Ecole de police et travaillé six ans dans les brigades d’intervention à Södermalm. Puis tout à coup, elle a démissionné. Il n’y a rien dans ses papiers qui explique pourquoi. Elle est restée au chômage quelques mois avant d’être engagée par Milton Security.

— Dragan Armanskij, dit Edklinth pensivement. Combien de temps est-elle restée dans l’immeuble ?

— Neuf minutes.

— Qu’elle a occupées comment ?

— Je dirais – puisqu’elle filmait Mårtensson et Faulsson dans la rue – qu’elle ramasse des preuves de leurs activités. Cela veut dire que Milton Security travaille avec Blomkvist et a placé des caméras de surveillance dans son appartement ou dans l’escalier. Elle est probablement entrée pour relever l’information dans les caméras.

Edklinth soupira. L’histoire Zalachenko commençait à devenir incommensurablement compliquée.

— Bon. Merci. Rentre chez toi. Il faut que je réfléchisse à tout ça.

Rosa Figuerola se rendit à la salle de sport de la place Sankt Erik et fit une séance de cardio-training.

 

 

MIKAEL BLOMKVIST UTILISA son téléphone supplémentaire Ericsson T10 bleu pour appeler Erika Berger à SMP. Il l’interrompit dans sa discussion avec les rédacteurs sur l’orientation à donner à un texte sur le terrorisme international.

— Tiens ? Salut… attends une seconde.

Erika mit la main sur le combiné et regarda autour d’elle.

— Je crois que nous en avons terminé, dit-elle, puis elle donna quelques dernières instructions.

Quand elle fut seule dans la cage en verre, elle reprit le combiné.

— Salut Mikael. Désolée de ne pas avoir donné de mes nouvelles. Je suis débordée de boulot et il y a mille choses à assimiler.

— Je ne me suis pas tourné les pouces non plus, dit Mikael.

— Comment avance l’affaire Salander ?

— Bien. Mais ce n’est pas pour ça que je t’appelle. Il faut que je te voie. Ce soir.

— J’aurais bien aimé, mais je dois rester ici jusqu’à 20 heures. Et je suis vannée. Je bosse depuis 6 heures.

— Ricky… je ne parle pas de nourrir ta vie sexuelle. Il faut que je te parle. C’est important.

Erika se tut une seconde.

— C’est à quel propos ?

— Je te le dirai quand on se verra. Mais ça n’a rien de marrant.

— OK. Je viens chez toi vers 20 h 30.

— Non, pas chez moi. C’est une longue histoire, mais mon appartement est à bannir pendant quelque temps. On se retrouve au Samirs Gryta, on boira une bonne bière.

— Je conduis.

— Alors on prendra une bière sans alcool.

 

 

ERIKA BERGER ÉTAIT LÉGÈREMENT IRRITÉE en arrivant au Samirs Gryta vers 20 h 30. Elle avait mauvaise conscience de ne pas avoir donné de ses nouvelles à Mikael depuis le jour où elle avait mis les pieds à SMP. Mais elle n’avait jamais eu autant de boulot qu’en ce moment.

Mikael Blomkvist fit signe de la main depuis une table dans le coin devant la fenêtre. Elle s’attarda à la porte. Pendant une seconde, Mikael lui parut une personne totalement inconnue, et elle sentit qu’elle le regardait d’un œil nouveau. C’est qui, ça ? Mon Dieu, je suis fatiguée. Ensuite il se leva et lui fit la bise, et elle réalisa avec consternation qu’elle n’avait pas pensé à lui depuis des semaines et qu’il lui manquait d’une façon atroce. C’était comme si le temps à SMP avait été un rêve et que soudain elle allait se réveiller sur le canapé dans les bureaux de Millenium. Ça paraissait irréel.

— Salut Mikael.

— Salut madame la rédactrice en chef. Tu as mangé ?

— Il est 20 h 30. Je n’ai pas tes horaires de repas détestables.

Ensuite elle réalisa qu’elle avait une faim de loup. Samir arriva avec le menu et elle commanda une bière sans alcool et une petite assiette de calamars et pommes de terre sautées. Mikael commanda du couscous et une bière.

— Comment vas-tu ? demanda-t-elle.

— On vit une époque intéressante. J’ai de quoi faire.

— Comment va Salander ?

— Elle fait partie de ce qui est intéressant.

— Micke, je n’ai pas l’intention de m’emparer de ton histoire.

— Pardon… je n’essaie pas d’éviter de répondre. En ce moment, les choses sont un peu embrouillées. Je veux bien raconter, mais ça prendra la moitié de la nuit. C’est comment d’être chef à SMP ?

— Pas tout à fait comme à Millenium.

Elle resta silencieuse un moment.

— Je m’endors comme on souffle une bougie quand j’arrive chez moi et, quand je me réveille, j’ai sur la rétine des calculs de budget. Tu m’as manqué. Je voudrais qu’on rentre chez toi dormir. Je suis trop fatiguée pour faire l’amour, mais j’aimerais me blottir et dormir près de toi.

— Désolée, Ricky. Mon appartement n’est pas le top en ce moment.

— Pourquoi pas ? Il s’est passé quelque chose ?

— Eh bien… il y a une bande de loustics qui a mis l’appart sur écoute et ils entendent le moindre mot que je prononce. Pour ma part, j’ai installé des caméras de surveillance qui montrent ce qui s’y passe quand je n’y suis pas. Je pense qu’on va épargner au monde la vision de tes fesses nues.

— Tu plaisantes ?

Il secoua la tête.

— Non. Mais ce n’est pas pour ça que je devais absolument te voir.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Tu as l’air bizarre.

— Eh bien… toi, tu as commencé à SMP. Et nous à Millenium, on est tombé sur une histoire qui va torpiller le président de ton CA. Il est mêlé à une affaire d’exploitation d’enfants et de prisonniers politiques au Vietnam. Je crois qu’on arrive dans un conflit d’intérêts.

Erika posa la fourchette et fixa Mikael. Elle comprit immédiatement qu’il ne plaisantait pas.

— Je te résume, dit-il, Borgsjö est président du CA et actionnaire majoritaire d’une entreprise qui s’appelle SveaBygg, et qui a son tour possède une filiale du nom de Vitavara SA. Ils font fabriquer des cuvettes de W.C. dans une entreprise au Vietnam qui est répertoriée par l’ONU pour exploiter des enfants au travail.

— Tu peux me répéter tout ça ?

Mikael traça les détails de l’histoire que Henry Cortez avait reconstituée. Il ouvrit sa sacoche et sortit une copie des documents. Erika lut lentement l’article de Cortez. Pour finir, elle leva les yeux et croisa le regard de Mikael. Elle ressentit une panique irrationnelle mêlée à de la méfiance.

— Comment ça se fait que la première mesure de Millenium après mon départ soit de passer au crible ceux qui siègent au CA de SMP ?

— Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé, Ricky.

Il expliqua la gestation de l’article.

— Et tu sais ça depuis quand ?

— Depuis cet après-midi. La tournure que ça prend ne me plaît pas du tout.

— Qu’est-ce que vous allez faire ?

— Je ne sais pas. Il faut qu’on publie. On ne peut pas faire une exception seulement parce que c’est ton patron. Mais aucun de nous ne te veut du mal. Il écarta la main. On est assez désespéré. Surtout Henry.

— Je siège toujours au CA de Millenium. Je suis actionnaire… Les gens vont forcément croire que…

— Je sais exactement ce que les gens vont croire. Tu vas te retrouver sur un tas de fumier à SMP.

Erika sentit la fatigue l’envahir. Elle serra les dents et repoussa une impulsion de demander à Mikael d’étouffer l’histoire.

— Putain, merde alors, dit-elle. Et vous êtes sûrs que c’est du solide… ?

Mikael hocha lentement la tête.

— J’ai passé toute la soirée à parcourir la documentation de Henry. On a Borgsjö prêt pour l’abattoir.

— Qu’est-ce que vous allez faire ?

— Qu’est-ce que tu aurais fait si nous étions tombés sur cette histoire il y a deux mois ?

Erika Berger observa attentivement son ami et amant depuis plus de vingt ans. Puis elle baissa les yeux.

— Tu sais ce que j’aurais fait.

— Tout ça est un hasard calamiteux. Rien n’est dirigé contre toi. Je suis terriblement désolé. C’est pour ça que j’ai insisté pour te voir immédiatement. Il faut qu’on prenne une décision sur la conduite à tenir.

— On ?

— Disons… cet article était destiné au numéro de juin. Je l’ai repoussé. Il sera publié au plus tôt en août et il peut être repoussé davantage si tu en as besoin.

— Je vois.

Sa voix avait pris un ton amer.

— Je propose qu’on ne décide rien du tout ce soir. Tu prends la documentation et tu rentres chez toi réfléchir. Ne fais rien avant qu’on ait pu élaborer une stratégie commune. On a tout notre temps.

— Une stratégie commune ?

— Soit tu dois démissionner du CA de Millenium bien avant qu’on publie, soit tu dois démissionner de SMP. Tu ne peux pas rester assise sur les deux chaises.

Elle hocha la tête.

— On m’associe tellement à Millenium que personne ne croira que je ne trempe pas dans l’affaire, même si je démissionne.

— Il y a une alternative. Tu peux prendre l’article pour SMP, coincer Borgsjö et exiger son départ. Je suis persuadé que Henry Cortez serait d’accord. Mais n’entreprends surtout rien avant qu’on soit tous d’accord.

— Et moi je commence mes nouvelles fonctions en m’arrangeant pour que la personne qui m’a recrutée soit virée.

— Je regrette.

— Je connais un bon thérapeute, dit-il. Ce n’est pas un homme mauvais.

Mikael fit oui de la tête.

— Je connais un bon thérapeute, dit-il. Je te crois. Mais c’est un rapace.

Erika hocha la tête. Elle se leva.

— Je rentre chez moi.

— Ricky, je… Elle le coupa.

— C’est simplement que je suis épuisée. Merci de m’avoir prévenue. Il faut que je réfléchisse aux conséquences de tout ceci.

Mikael hocha la tête. Elle partit sans lui faire la bise et le laissa avec la note.

 

 

ERIKA BERGER AVAIT GARÉ SA VOITURE à deux cents mètres du Samirs Gryta et elle était arrivée à mi-chemin quand elle sentit son cœur battre tellement vite qu’elle fut obligée de s’arrêter et de s’appuyer contre le mur. Elle avait des nausées.

Elle resta longuement ainsi à respirer la fraîcheur de la nuit de mai. Brusquement, elle se rendit compte qu’elle avait travaillé en moyenne quinze heures par jour depuis le 1er Mai. Cela faisait bientôt trois semaines. Comment se sentirait-elle au bout de trois ans ? Comment est-ce que Morander s’était senti quand il s’était écroulé mort à la rédaction ?

Au bout de dix minutes, elle retourna au restaurant et trouva Mikael au moment où il quittait l’établissement. Il s’arrêta, étonné.

— Erika…

— Ne dis rien, Mikael. Nous sommes amis depuis tellement longtemps que rien ne peut gâcher ça. Tu es mon meilleur ami et ce qui se passe maintenant, c’est exactement comme quand tu es parti t’enterrer à Hedestad il y a deux ans, mais à l’inverse. Je me sens stressée et malheureuse.

Il hocha la tête et la prit dans ses bras. Elle sentit les larmes lui venir aux yeux.

— Trois semaines à SMP m’ont déjà brisée, dit-elle en lâchant un rire amer.

— Doucement. Je crois qu’il en faut plus que ça pour briser Erika Berger.

— Ton appartement ne vaut rien. Je suis trop fatiguée pour faire tout le trajet jusqu’à Saltsjöbaden chez moi. Je vais m’endormir au volant et me tuer. Je viens de prendre une décision. Je vais marcher jusqu’au Scandic Crown et prendre une chambre. Viens avec moi.

Il hocha la tête.

— Ça s’appelle Hilton maintenant.

— On s’en fout.

 

 

ILS FIRENT ENSEMBLE LE COURT TRAJET A PIED. Aucun des deux ne parlait. Mikael gardait le bras sur l’épaule d’Erika. Elle le regarda en douce et comprit qu’il était exactement aussi fatigué qu’elle.

Ils se rendirent directement à la réception, prirent une chambre double et payèrent avec la carte de crédit d’Erika.

Ils montèrent dans la chambre, se déshabillèrent et se glissèrent dans le lit. Erika avait des courbatures comme si elle venait de courir le marathon de Stockholm. Ils se firent deux-trois bisous, puis sombrèrent dans un sommeil profond.

Aucun d’eux n’avait senti qu’ils étaient surveillés. Ils ne virent jamais l’homme qui les observait dans l’entrée de l’hôtel.

 

La reine du palais des courants d'air
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